hors d’encre

La poésie, c’est apprendre à coïncider avec ce rien que nous sommes, c’est travailler à intensifier cette prise de conscience ; c’est découvrir aussi que ce rien, vécu comme rien, ce sera le tout, lequel n’est que somme infinie de riens semblables.
Yves Bonnefoy


hors d’encre, déployé en sous-œuvre avec ce goût de caduc, de précaire, de trop lent, puis d’un bond le mouvement de naître, ses gestes uniques, en force, dans ses briques et d’un seul tenant, par les friches où sont les philtres et les ratures, les graffiti sacrés, les recettes qui tirent, appellent bas les eaux dans les laisses, dans le brouillon spiralé des choses, au front, aux petites lèvres de la langue, de la haute voix, et jusqu’aux mains, la coupe des mains où tombe la charge, souillée de débris et meurtrie de ces houles, ces retraits, ces doutes incessants

joie dissonante et sans face, si étroit est le cri, si long, net tombé là dans les linges, source, infime point radiant à la limite de la feuille, livré nu silencieux, en secret, à ras de souffle germant, persistant, ressassé dans la masse : à toute volée, plus loin que le vent sans patrie, ici, on naît à nouveau

j’aurai d’un passé convoqué, et de tous ses hasards de courants insensés, avec patience, avec avidité, extrait mon visage : la trace d’un néant et rien d’autre, comme l’espace d’une pièce nue où les ombres s’allongent, et aussi certains bruits, le battement d’une attente lointaine, des pas craintifs devant la mer, la faim qui rabâche, au soleil sur un banc : un visage parmi d’autres, dans le flou et les feuilles, les années, ses mues à vif du côté sec, frottements, strates partout visibles, squames, usure, comme se trame le désert sous le vent ou la lampe, grain à grain, dans le commerce morcelant des livres, le travail confiné, l’interminable pesée des vingt-six lettres et la contemplation de leur silence, des paliers délabrés de leur prisme, et leurs reflets qui s’amenuisent, leur glissement chromatique jusqu’au blanc, égarement qui m’est propre, ma façon à moi laconique et en rêve d’aller en elles entre matière et forme, touchant le fond ensommeillé du monde, approchant au plus près, considérant ce vide qui m’arrive, ce temps nommé flocon et ses petits coups contre la vitre, son timbre proche d’un froid ancien mais avec, dans ses flancs, un frôlement d’aile, un mot nouveau, un essor, une migration nouvelle, ce qui fait qu’ici dans ce désoeuvrement vital, on naît à nouveau : soudain par la fenêtre, d’un bond le mouvement, livré nu silencieux, comme l’éclair sur le parking ce matin entre deux nuages, d’une carrosserie frappée par le soleil


LES MOTS-CLÉS :

© Michèle Dujardin
1ère mise en ligne et dernière modification le 1er février 2019
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