Michèle Dujardin | Abâdon, Le Seuil/Déplacements, 2007

collection Seuil, Déplacements, octobre 2007

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•présentation éditeur

« Abadôn, dans le livre de Job, c’est la perdition, l’égarement.
Égaré : sur une île, un quai, dans une ville, une chambre d’hôpital. L’espace a toujours des murs envahis de lierre, celui de l’enfance persistante, parasite, il a toujours la mer, qui lui donne ses proportions, ses chiffres et ses rythmes.
L’égarement n’a pas d’île, de ville ni de quai, ni de chambre, mais une écriture qui se gagne sur la nuit et dans la nuit, avec le corps, sa fatigue son sexe et son souffle, et le contact amoureux le plus seul, le plus étroit et le plus douloureux avec la violence originaire.
Et la poésie comme perdition accidentée, charnelle, désirée quelque part entre le noir et le nu, intensément.

• « abâdon » est paru en octobre 2007 aux éditions du Seuil, collection Déplacements — disponible toutes librairies ;

• Ils en ont parlé : — remue.net _ poezibao _ Lignes de fuite

 

Michèle Dujardin, abadôn, extrait


Les forgerons muets, les marteleurs de la matière langue à la langue coupée, les égarés que la marée rejette, frères aux mains de plume ils sont là, ils existent

lui, que le chagrin écrase où s’accomplit la faute, blême et bleue contre le sang Seigneur, la faute que Ta grâce ne lui pardonnera pas, lui, Trackl, dans le jardin des paradis rêvés aux effluves lascives, éternellement veille le sphinx sur sa nuit de maudit, et l’autre, Ossip, qui arpente l’ombre des bois de la vie, la vie dont rien ne le séparera, jamais, le vivant dit-il, est incomparable, lui, le terrassier des chemins du vide, il marche jusqu’au banc solitaire où la neige blanche si blanche lui mange les yeux où l’eau glacée se fait plus noire où il meurt assassiné où il ne cessera d’écrire que tout est mû par l’amour, Homère et l’océan, et l’autre encore, le Syrien, Adonis roi du désert dans son puits de larmes, transcrivant de l’élémentaire de la terre l’instant magique à figure de peau, dans son livre de l’exode au commencement de la vague, avec du sable noir de la foudre verte des ongles bleus, ils descendent, tous, se déploient, les forgerons les marteleurs, tout frémissement, tout âme, somnambules nus et pauvres dans les fastes de leur solitude, de leur martyr, Ossip, elle m’importe à moi, la si pauvre langue de la joie

ils existent, brûlant de toutes leurs blessures, pour nous, pour désépaissir l’ombre derrière nos portes et la lie au fond de nos vies, pour fortifier les racines du monde avec le terreau de leur mort, pour broyer les brisants qui hérissent la mer en fondre le métal et brasser, étirer, travailler, respirer, souffler, accoucher sous le linceul de sel de cette langue inouïe, indécente, qui fixe la foudre du désir et nous révèle à sa lumière l’amour, non pas blessé, mais enrichi par la perte, par l’absence, où que tu regardes, où que tu te tournes, langue dont nous sommes la chair la musique et les mots et qui n’a ni loi ni métrique ni temps et sa forme, c’est l’urne des mains qui recueillent les larmes et les rires, et les visages aimés, le tien par exemple, quand tu dors

et le legs des poètes, cette source cryptée au déclin de l’île, sous les ronces, où boit le loup qui sait les caches après la chasse, la caresse des cheveux d’herbe sur le mufle dans l’eau noire, dorée comme l’encre, c’est la source où l’on trempe une plume un jour, la plus blanche, arrachée à l’ange enfin soumis dans son insaisissable beauté, lui qui veillait parmi les sables, effaçant toute trace quand je te prononçais, toi, sur la lèvre de la mer d’une arabesque, du bout de l’index

et nous repousserons la rivière qui oscille avant de glisser à la mer, se gonfle et se tend vers toi, au bord de ce quai où tu te penches, où tu ramasses des pierres, où tu vas nue chargée de pierres, comme la vierge brune, Emily, si maigre sur le sofa les yeux fermés, silencieuse, tout entière tendue vers la nuit du mur qui l’appelle, et tu te souviens de l’autre, le couteau dans son cœur exsangue depuis si longtemps, avec la rivière là, au bout des doigts, elle disait violent et rouge, Karoline, que mon amour soit jusqu’à la mort, violent et rouge, et tu touches le tablier du pont d’où il sauta de l’autre côté des hommes, lui, le fils de la langue du meurtre, tout ce sang que Tu versas dans le fleuve Seigneur, par le trou que fit le corps de Paul Celan dans la longue nuit des jours, mais il est parti le fils perdu, vers un ciel dont Tu n’es plus le maître, il pleuvait ce soir-là des grêlons noirs du fer et des oiseaux hellénistes, qu’elle entendit chanter, elle, dont la voix me hante, et qui monte vers ma poitrine de ces fonds de vase où elle s’est tue, elle qui emplissait de pierres sa poche cherchant où dormir dans le courant des heures, il faut bien que le poète meure Virginia, qu’il regarde en l’air à travers les eaux grises pour que nous vivions, tu ne connais que lui, cet enfant très ancien consignant à même sa chair l’effondrement du monde, pour nous, pour Dieu, dans la torture de Son immense amour, sans faille, sans pitié et sans condition